ESPRIT DES LIEUX

La pédagogie jésuite de l’âge classique au XXe siècle : les continuités d’un modèle.

L’organisation pédagogique au sein des collèges de la Compagnie de Jésus fut exprimée par écrit pour la première fois dans le RATIO STUDIORUM en 1586. Elle s’inscrivait alors  dans le double courant de l’âge classique : celui de  l’humanisme et celui la Contre-Réforme. « …les Jésuites avaient opté pour un humanisme de culture et de formation… » (F. de Dainville, 1978). Les maîtres mots de cette éducation qui se voulait un instrument de christianisation «  des facultés personnelles… » (Woodrow 1984) furent : la volonté, la liberté, l’intelligence. Du collège classique aux collèges du XXème siècle des continuités se sont exprimées dans les pratiques pédagogiques.

De l’âge moderne à la période contemporaine, dans ces lieux organisés pour le savoir, l’acte éducatif fit alterner des binômes complémentaires et fondateurs. Tout d’abord  l’alternance du silence et de la parole. Le silence était celui de l’écoute des enseignements initiaux comme celui des évaluations personnelles, et dont les lectures publiques de notes en division furent un héritage jusqu’au tournant des années 1968-1975 (dans le cas de Saint-Joseph-de-Tivoli). La parole et son éducation ont toujours occupé une place centrale dans la pédagogie jésuite. Exercices et mises en pratique, tels étaient les deux temps forts de l’éducation à ces « sciences parlières » (de Dainville 1978). Le débat contradictoire face aux propositions de la pensée antique confrontée à celle du christianisme était destiné à forger l’esprit critique des élèves face à la modernité et aux idées montantes des Lumières. Le discours, la discussion organisée, la compétition orale dont les temps forts furent encore après les années cinquante, les « concertations » (Deux classes étaient opposées en présence des parents. Chaque élève devait prendre en charge une épreuve dans les joutes oratoires). La parole toujours, avec le théâtre, puis le commentaire, le dialogue et le questionnement initiés par l’audio-visuel dans Tivoli d’après 1970, et enfin l’initiation aux évaluations orales.

Le second binôme pédagogique combinait la routine et l’épreuve. La routine des entrainements construisait l’habitus des méthodes intellectuelles.  L’épreuve  revenait comme une rupture pour exprimer le meilleur du savoir acquis  et de la maîtrise des méthodes. La force du modèle qui a perduré dans ses adaptations aux changements sociaux, tenait d’abord dans les continuités de l’apprentissage régies par  une organisation routinière du temps pédagogique dénommé  « diligence ». La diligence sanctionnait le travail d’apprentissage. Son origine remontait à  la « décurie » des collèges de l’âge classique. Elle était placée sous la responsabilité d’un décurion. Le collège jésuite transposait ainsi  l’ordre militaire de la légion romaine dans l’univers pédagogique de la discipline et du travail routinier de la récitation. Le professeur avait initialement amorcé une prelectio, l’élève avait pratiqué une lectio et le décurion assurait le relectio. Dans ce binôme routine-épreuve, la diligence alternait avec l’excellence dans une même logique méritocratique : celle des classements. Les proclamations bi-trimestrielles sanctionnaient en public ces deux logiques. Plus fondamentalement ce binôme du travail, s’inscrivait progressivement dans un troisième binôme. En effet, les savoirs et les pratiques évoluaient graduellement d’une logique de contrainte vers l’éducation à l’autonomie. Dans sa logique d’encadrement, la contrainte routinière des éphémérides rigoureuses  programmait pour tous le découpage cyclique de la vie scolaire en encadrant la répétition des exercices et des épreuves. Dans sa recherche d’éthique de responsabilité l’autonomie relative et progressive s’expérimentait hors de la « division »  (lieu de l’étude par année scolaire) pour s’exercer dans des responsabilités extrascolaires, dont le système des « équipes » en autodiscipline fut une heureuse application que connut Tivoli jusqu’à la fin des années 60.

Michel FAVORY


De Dainville, François, (1978), L’Éducation des Jésuites XVIe-XVIIIe siècles, Paris, Les Éditions de Minuit,

Rodier, Philippe, (2011), Le Goût de l’excellence. Quatre siècles d’enseignement jésuite en France, Ed. Beauchesne.

Woodrow, Alain, (1984) Les Jésuites, Paris, J.C. Lattès,